Le vignoble oublié

Le vignoble oublié

Quand Gilles Monier nous ouvra les portes de sa petite cave, coincée dans les ruelles de Massiac, nous avons tout de suite senti le vide laissé par cette terrible journée de gel du 28 avril dernier. Les cuves sont ouvertes et seules, quatre barriques accueillent les vins du millésime à venir. « J’ai fait 15% de récolte », nous avoue le vigneron. Nous sentons en lui un sentiment étrange mêlant culpabilité et désespoir. 1000 bouteilles sortiront des caves cantaliennes de Gilles Monier sur ce millésime 2017. Ce sera une année blanche pour les finances de la petite entreprise vinicole et une année noire et pourrie pour le vigneron de Massiac.

Dans le paysage vinicole français, les vins auvergnats sont dans l’ombre des géants. 

Parce que le fleuve prend sa source au sud-est du Massif Central (Mont Gerbier de Jonc – Ardèche), on classe ce vignoble parmis les vins de Loire.
 
Au cours de l’histoire, les vins "Arvernois" ont connu une époque faste, celle des Bougnats (XIX siècle). Ces auvergnats, exilés à Paris, ont fui la crise agricole pour commercer avec la capitale. Régulièrement, ils venaient alimenter les parisiens en bois, charbon et portaient avec eux des tonneaux de vin issus des productions rurales. Très vite, ce flux commercial s’est développé et les familles de bougnats ont pris position dans la capitale en installant leurs affaires (hôtellerie, restauration, commerce de gros et de détails…). Ainsi, les vins auvergnats ont pu se faire une petite place sur les tables des arrondissements parisiens. 

En 1890, le phylloxéra arriva en Europe par le Gard. Ce puceron ravageur venu des Amériques a anéanti le vignoble européen en quelques années. Sous l’effet protecteur de leurs majestueux puys, les vignerons de l’Allier, du Puy de Dôme et du Cantal se sont crus protégés. Peine perdue, les vignes auvergnates seront à leurs tours touchées par ce terrible fléau. Très vite, en France, comme ailleurs en Europe, il a fallu reconstituer un nouveau vignoble résistant au phylloxéra, dorénavant durablement installé dans nos sous-sols. On utilisa alors un nouveau matériel vinicole: le porte-greffe. C'était la nouvelle donne et la seule solution efficace, on greffa alors les vignes européennes sur des pieds de vigne américains. On le sait depuis, les porte-greffes agissent comme des filtres et absorbent en partie les qualités minérales d'un terroir, privant ainsi les futurs vins de ces remarquables qualités.

En Auvergne, à cette époque, on peine à trouver des bras pour reconstituer le vignoble. L’exode rural ayant durement frappé la région, les locaux se tournent vers des cultures plus alimentaires. À Massiac, dans le Cantal, avant ce terrible épisode, on comptait un peu près 100ha de vignes plantées. Les habitants de la vallée de l’Alagnon s’investissent alors dans des cultures maraîchères ou replantent des vergers (encore très présents de nos jours). Les « Palhàs » (Terrasses en occitan) de Massiac et Molompize , là où siégeait majestueusement le vignoble cantalien, sont abandonnés et c’est alors toute l’histoire vinicole du département qui disparu.
En 1980, le jeune géologue Gilles Monier revint dans son village de Massiac avec en tête le projet fou de faire renaître le vignoble oublié. En réalité, les choses sont plus compliquées et il faudra bien plus de temps à Gilles pour replanter. En effet, il lui faudra retravailler ces terres abandonnées, reconstituer les murets soutenants les Palhàs, lever des fonds suffisants et chasser les esprits médisants qui ne comprennent pas l’intérêt de voir de nouveau de la vigne dans les environs.

                       Les Palhàs de Molompize
Finalement le projet prendra forme au début des années 2000. Soutenu par le conseil régional, Gilles Monier plante ses premières vignes à Molompize sur ce magnifique pan de montagne (700m) exposé plein sud. Au pied, on y trouve le Gamay à jus blanc, et plus haut, les vignes de Chardonnay. Quand on marche aujourd’hui sur ce coteau, on comprend bien mieux ce qui a pu se passer dans la tête du jeune géologue. Ces terrasses, on les a croisées à Tain l’Hermitage dans le Rhône, à Ribeauvillé en Alsace ou encore à Bernkastel en Moselle allemande.Mais là, nous sommes bien dans le Cantal et qui a conscience qu’un tel vignoble existe dans ce petit territoire enclavé. Pour faire une parenthèse à ce texte, c’est une situation très courante dans ce département de 150 000 habitants au cœur du Massif Central. Le Cantal regorge de beautés et de secrets et les français ne le savent pas. Est ce une affaire de volonté propre ou de moyens auxquels disposent les acteurs du tourisme et les institutions locales, ou bien alors ce sont les touristes français qui préféreraient des plages sans âme pour leurs repos estivaux ?

Les premiers raisins arriveront finalement en cave en 2004. Gilles est alors un apprenti-vigneron et il se fait conseiller pour ses premières vinifications. Il s’inspire de ses modèles bourguignons pour vinifier ses premiers blancs. Les barriques bourguignonnes siègent alors dans le sous-terrain de la cave où les vins, passent l’hiver pour faire leurs « malos ». Au printemps, ils sont ensuite mis en bouteille à l’ancienne et par gravité dans la petite cave mitoyenne au chai. On conseille alors à Gilles, les bouchons en polyéthylène pour les premières mises. À l’époque, on y voyait l’avenir et le remplaçant indiscutable du bouchon en liège, très crtiqué car souvent lié aux différents problèmes de déviance des vins. 2004 et 2005 seront embouteillés avec ces bouchons « plastiques ». Gilles constatera plus tard que ces derniers figent les vins embouteillés à cause de leur manque de porosité. Petit rappel, c’est bien l’échange entre l’extérieur et l’intérieur de la bouteille et la très lente oxygénation du vin par l’intermédiaire du bouchon qui va permettre de nourrir le vin et participer à son évolution. Pas ou peu d’échanges et ce sont les caractères sensorielles d’un vin qui se figent : pas ou peu de nuances d’évolution à la robe, pas de complexité et de richesse au nez comme en bouche….bref, pas de vie !!!

Lors de notre visite, Gilles nous a gracieusement ouverts quelques vieux millésimes contant les premières années du domaine. Si la « Félines » 2010, le Chardonnay du domaine, était un peu trop marquée par la surmaturité et la richesse exubérante due aux fortes températures de fin de saison, les deux autres blancs dégustés se sont magnifiquement comportés dans nos verres. « Félines » 2011, millésime plus tardif que celui l’a précédé, offre un bouquet de maturité très complexe avec cette pointe de fraîcheur qui rappelle que nous sommes bien dans un climat frais et sur des vignes d’altitude. La bouche n’a rien a envier à de beaux climats bourguignons et on aura flatté notre hôte pour ce compliment. Gilles nous apportera ensuite une des rares bouteilles du Chardonnay 2007 qui lui restait. 


Ce vin, le bien nommé « Jusqu’au ciel, là haut », nous aura porté avec lui sur un petit sommet de dégustation. Un nez mêlant les parfums de truffe, de pralin, d’amandes grillées. Une bouche ample, voluptueuse et portée en finale par une belle et longue acidité. On est bien sur un très joli exemple de « Chardo » de maturité qui démontre bien tout le potentiel des terres de gneiss du vignoble de Massiac. Nous dégusterons aussi un très joli gamay 2012, sur le coteau de Molompize, baptisé « Terrasses de Victor » en référence au site archéologique tout proche.

À ce jour, on compte deux autres vignerons sur le territoire de Massiac. Gilles Monier possède 6 petits hectares de vignes et peut sortir entre 5000 et 6000 bouteilles dans une année classique. Il aimerait évidemment développer son activité et continuer de planter. En 2017, il a mis en bouteille son premier pinot gris : « La Pierre qui danse ». Les quantités sont bien évidemment limitées. Il est clair que le gel dévastateur d’avril dernier sera un gros coup de frein au développement de la petite entreprise. Les exemples sont nombreux en France car bons nombres de vignerons ont été touché par les gelées noires de printemps. Quand on a du stock embouteillé et de la trésorerie en poche, on peut survivre à cela… mais imaginez un peu, la situation d’un vigneron isolé dans un vignoble oublié qui sort habituellement quelques milliers de bouteilles pour le marché local et son petit portefeuille de clients parisiens. Gilles le dit avec beaucoup de sincérité : il n’est pas un grand communicant et peine à porter la bonne parole au sujet de ses vins. Si ces quelques lignes peuvent l’aider et le supporter dans ces moments difficiles.

Dans les campagnes françaises, il y a beaucoup d’artisans-vignerons qui luttent au quotidien pour faire des grands vins. Quand on n’a pas la reconnaissance d’une appellation propre qui permet d’assurer, dans beaucoup de cas, des ventes garanties au national ou bien même à l’export, il faut alors démontrer qu’avec même une IGP (indication géographique protégée) ou la mention « Vin de France » ont a les armes pour lutter. Les exemples sont nombreux et il semble que le marché s’intéresse de plus en plus aux vins d’auteurs, aux vins de « niche », aux renégats (Alexandre Bain et ses sauvignons relégués en « Vin de France » sur Pouilly Fumé a été sûrement le plus médiatisé ces derniers mois).

Un autre phénomène gagne du terrain. En effet, le changement climatique pousse les vignes de plus en plus haut. On note par exemple un fort regain d’intérêt vers les vins de Savoie ces dernières années. On ne rigole plus aujourd’hui quand on évoque les Mondeuses et les Jacquères savoyardes. Goûtez donc les vins de Dominique Belluard, de Nicolas Ferrand (Domaine des Côtes Rousses) ou bien encore du Domaine des Ardoisières à Cevins…c’est très sérieux et les amateurs le savent déjà. Ce phénomène gagnera t’il l’Auvergne ? Il semble que oui car les vins de Saint Pourçain dans l’Allier progressent sous l’impulsion de vignerons engagés notamment pour la reconnaissance de leur cépage local: le Tresallier. Dans le Puy de Dôme, on saluera le travail de Pierre Goigoux ou encore des « naturalistes » Marie et Vincent Tricot. Dans le Cantal, l’entrepreneur Pierre Desprat produit une cuvée baptisée (modestement) « La Légendaire », chardonnay élevé 6 mois sous bois dans un buron perché à 1200m d’altitude. Cela reste très folklorique mais cela participe au dynamisme et à la promotion des vins de la région. À Massiac, Gilles Monier ne souhaite pas endosser ce costume de leader et de porte-parole, trop discret et trop humble pour le faire. Nul doute qu’il restera dans l’histoire locale comme un pionnier, celui qui a fait renaître ce vignoble oublié, celui qui a redessiné ces magnifiques escaliers menant "jusqu'au ciel, là-haut", les Palhàs de Molompize et les coteaux de Massiac. Respect Monsieur Monier !

Merci à Gwendoline et Thomas pour le crédit photo

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