Inside Vendanges & Effet Millésime

Inside Vendanges & Effet Millésime

Nous y sommes…le grand raout annuel des vendanges un peu partout dans l’hémisphère nord est en cours. En France, à cette époque, certains achèvent, d’autres démarrent et les plus tardifs patientent encore en scrutant les prévisions météo. Le ton a été donné cette année : volumes historiquement bas et vendanges précoces (mais ce dernier point, on commence à s’y habituer). Les domaines organisent le « ban » des vendanges à leurs façons et en fonction de leurs propres ressources. Chaque édition de ce festival de la vigne présente une programmation différente et parfois inédite, on appelle ça : l’effet millésime ! C’est une saison de travail à la vigne qui se joue en quelques semaines. C’est aussi l’obligation d’assurer un excellent travail pour pérenniser la santé financière de son « petit » domaine sur N+1. C’est le stress mais aussi la joie de retrouver les équipes de vendangeurs, les caissettes de beaux raisins mûrs aux portes de la cuverie, le bruit de la presse et les premiers jus qui s’en écoulent. Des sentiments tellement ambivalents tous dirigés vers cette même quête : faire du vin et le meilleur possible …pour que le verre gagne ensuite !!!

Dans le temps et je vous parle d’un temps que les gens de vingt ans ne peuvent pas connaître, les vendanges réunissaient tous les habitants d’un village. On sortait les aînés de leurs retraites, on mobilisait femmes et enfants, les amis, les connaissances. Bref, pour quelques bonnes tablées et des bouteilles en échange, les vignerons réussissaient à consolider de solides équipes de vendangeurs pour la campagne à venir. 

De nos jours, l’embauche est extrêmement contrôlée et encadrée. Les inspecteurs du travail sillonnent les vignobles et le recrutement spontané ou discret de vendangeurs est risqué pour les propriétaires. Enrôler des petites mains solides pour tenir les sécateurs est devenu d’année en année de plus en plus difficile. En fonction de la taille du domaine, de la quantité de raisins à récolter mais aussi des exigences concernant le bon travail à effectuer, chaque vigneron peut mesurer en avance la quantité de vendangeurs à recruter. 
Souvent, il s’appuie sur un réseau de travailleurs saisonniers qui vient, d’année en année, arpenter les rangs de vignes. La juste composition de l’équipe est cruciale pour le bon déroulement du travail. Le chef de culture en sera le chef d’orchestre, le G.O mais aussi l’arbitre de touche. En effet quand, la fatigue commence à se faire ressentir, la colère peut parfois monter et il faut lever le drapeau pour calmer les esprits. Les plus souples et attentifs se verront attribuer les rôles de coupeurs et on leur confiera alors un sécateur et un panier. Les plus solides, robustes, eux, assureront le relais et deviendront les porteurs. 
Vendanger peut parfois devenir une aventure humaine exceptionnelle. Les locaux et les habitués travaillent aux côtés des saisonniers parmi lesquels on trouve le hippie ardéchois (celui qui roule des petits joints à chaque pause), l’étudiant en prépa médecine (celui qui instagrame ou snape le vignoble à longueur de journée), le chômeur en fin de droits (celui qui bosse dur et lâche un sourire de temps en temps) et autres profils sortis de notre chère « society ». Des profils qui ne se mêlent habituellement pas et qui, l’espace de quelques semaines, travaillent et vivent ensemble. 
Si l’équipe vit bien, c’est la garantie d’un bon travail assuré pour le vigneron. Depuis quelques années, ces derniers peinent à embaucher de la main d’œuvre. Bans des vendanges trop précoces, travail trop difficile et pas assez bien payé, désertification rurale…les raisons sont multiples et parfois on peine à comprendre pourquoi les plus jeunes ne saisissent pas l’occasion de prendre quelques jours ou quelques semaines pour vivre cette riche expérience. 
Vendanger, c’est une exceptionnelle école de vie et cela mérite d’être vécu au moins une fois !!! 

Cela-dit pour ceux qui ont déjà vu les vertigineuses parcelles de vignes de l’Hermitage dans le Rhône, celles de Bernkastel en Moselle allemande ou encore celles de Martigny dans le Valais suisse...et bien ces perspectives peuvent vite freiner les plus téméraires car la beusogne y est très exigeante. 

Le vigneron mosellan, Ernie Loosen (Weingut Ernie Loosen – Bernkaste-Kues) m’a d’ailleurs confié un jour qu’il n’embauchait que de la main d’œuvre étrangère venue d’Europe de l’Est car les travailleurs allemands ne voulaient plus venir vendanger dans la région car le travail y étaient trop difficiles. Cela se tient comme explication cependant j’aurais du lui demander le salaire horaire qu’il proposait à ses saisonniers roumains ou polonais…et oui, sûrement bien plus faible que celui normalement proposé aux vendangeurs allemands ! 

Cette pénurie de petites mains est un véritable casse-tête pour les vignerons. En effet quand c’est mûr…et bien c’est mûr et il faut vendanger. La météo peut tout faire basculer. Deux jours de fortes températures en plus et on peut gagner un ou deux degrés indésirables ou encore dégrader la maturité aromatique des raisins et basculer sur des arômes de surmaturité ou encore de rôti ; une peine quand on cherche à faire un vin digeste, équilibré, au bouquet élégant et raffiné. Deux jours d’alternance pluie et soleil et on s’expose à de forts risques de pourriture et de contagion cryptogamique conduisant à de futures difficiles décisions. Car, oui, quand les conditions se compliquent, les vendanges peuvent vite se transformer en calvaire pour tout vigneron passionné et attentif à ses vignes et à ses grappes. Pour les autres, bah, il y a le laboratoire œnologique et la correction scientifique. Vous en conviendrez avec moi, ces derniers, les mêmes qui utilisent la machine à vendanger, on évitera poliment d’en parler à travers ces lignes. 

Le stress est une obligation pour faire du bon vin. Ce sentiment conduit à la vigilance et à l’application quand il est bien canalisé, évidemment. Faire du vin, c’est un combat et quand j’écris ces mots, je repense à André Ostertag (Epfig – Alsace) que j’avais accompagné lors de la récolte 2004. Je revois André assis à la table des vendangeurs à minuit après une journée de bataille. Le visage inquiet et éprouvé par les heures de réception vendanges, de presse et de cuvaison. Un combat, pas une guerre car l’Homme doit accepter la réponse de la vigne conditionné par les éléments extérieurs. Accepter, interpréter… et surtout réagir et s’adapter. 
De ces actions naissent les grands vins même dans les années difficiles. On le dit souvent : « c’est dans les petits millésimes que l'on reconnaît les grands vignerons ». Quand j’en entend certains  clamés : « Mon vin, il se fait tout seul, je ne fais rien, je ne met rien… » ou encore me servir un blanc oxydé en rétorquant que "...c’est nature et comme cela qu’il doit être !"…j’ai plutôt envie de lui dire de retourner apprendre ses fondamentaux d’œnologie. 

Le stress du vigneron ne naît pas seulement à l’époque des vendanges mais bien avant. Au début du printemps, lors du débourrement. Il s’agit du moment clé où les bourgeons des ceps de vigne vont s’ouvrir, laissant ainsi apparaître leur bourre, c’est-à-dire le petit duvet qui deviendra ensuite les feuilles de la vigne. Cette année encore, les gelées printanières ont durement frappé le vignoble français pendant cette période expliquant en grande partie les faibles quantités du futur millésime 2017. 
Saint Émilion a été durement touché mais ils peuvent se consoler avec les stocks des abondantes récoltes 2015 et 2016 et avec la trésorerie en banque des domaines les plus établis. Non, là où c’est plus dur…c’est pour les jeunes qui démarrent et qui éprouvent un besoin vital et passionnel de faire du vin. « Vital » car ils ont souvent un lourd crédit sur le dos. « Passionnel » car c’est leur métier et faire du vin c’est ce qui les anime. Je prend l’exemple du prodige chablisien : Thomas Pico (Domaine Pattes Loup). Il réalise des vins extraordinaires, éblouissants de justesse et de précision. On aurait envie de lui offrir tous les raisins du monde pour nourrir nos soifs d’hédoniste. Thomas a vécu son troisième gel en trois ans et se prépare à laisser des cuves vides cette année encore. 
Même son de cloche dans le Jura. Région qui surfe sur une incroyable hype mondiale depuis quelques années (Merci, les Overnoy, Macle, Puffeney, Ganevat, Tissot et autres…) et qui s’apprête à enregistrer un -45% sur le volume attendu normalement. 
Dans le sud, on connaît les gelées mais elles restent moins « noires » et dévastatrices que celles enregistrées ailleurs, plus haut, au nord de la Loire. Un autre fléau nourrit les insomnies de nos vignerons à l’accent chantant : les sangliers. Ils viennent la nuit dans les vignes, en troupeau: papa, maman, les petits, les amis, les amis des amis et vous ravagent une parcelle en quelques heures. En effet, ils se nourrissent, que dis-je, ils se gavent littéralement du délicieux jus sucré qui coule des grappes. Imaginez la réaction du vigneron découvrant au petit matin sa parcelle de vieux grenaches centenaires ravagée par la « bête rousse » et ses potes. Les parades ? Obélix (#mdrptdrlol)...mais aussi les battues à répétition ou encore les clôtures à installer, un investissement très lourd devenu une obligation pour la survie de beaucoup de domaines méridionaux.

D’autres facteurs de « stress viti-oeno » : les drosophiles (moucherons asiatiques), les maladies du bois (Esca), la pluie qui ne tombe pas et entretient encore plus le stress hydrique, le viticulteur voisin et ses traitements fongicides à répétition sur ses vignes (enfin ce qui l’en reste !), les inspecteurs du fisc, des douanes, les notes des « soi-disant » dégustateurs influents, les aléas logistiques des bouteilles expédiées aux quatre coins du monde…etc.…etc…
Si le vigneron survit à tout cela (et plus si il a la poisse), il pourra psychologiquement et physiquement préparer les vendanges avec son équipe. Si faire du vin est un combat qui démarre à la vigne, il faut être de tous les rings et survivre à toutes les épreuves qui émaillent un millésime.
 Alors à toi, oui, toi, le lecteur du Verre Gagne, toi qui t’apprête à boire l’apéro et déboucher la bouteille que tu cachais depuis plusieurs semaines dans ta cave (dans ton frigo, dans une boîte à chaussures, sous ton oreiller…). Le vin, le bon vin, le vin d’auteur a un prix…prix souvent établi par le marché, ses tendances, ses côtes…mais il a surtout le prix de tout ce travail titanesque, nourrit de joies et d’inquiétudes. Travail titanesque qui trouve sa récompense quand les vendangeurs chantent en cœur dans les vignes à la vue des beaux raisins et sous le doux soleil de cette fin de saison estivale. Alors, oui, toi…lève ton verre et souhaitons ensemble de chouettes vendanges à nos amis vignerons.

 

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