Domaine des Vignes du Maynes : Julien Guillot « L’oiseau de passage »

Domaine des Vignes du Maynes : Julien Guillot « L’oiseau de passage »

Chronique #9 des « Monuments Inclassables » rédigée par la sommelière-formatrice, passionnée et déconfinée: Marion Bonan – Mai 2020

Jeune dans le métier mais mûrement passionnée, j’ai comme beaucoup d’autres arpenté les routes des vignobles en prétextant un itinéraire de vacances. J’ai aussi écumé de nombreux salons des vins, le verre tendu, assoiffée de découverte ! L’éveil des pupilles et papilles : quel bonheur ! Me voilà un samedi soir dans une dégustation, un « off de off » comme on dit dans le métier, à Gignac, au beau milieu du vignoble des Terrasses du Larzac. J’y suis allé sans attentes particulières, mais voilà, ce sentiment fut balayé par une rencontre, un instant rare, un coup de foudre appelé: « Aragonite ».

« Aragonite » est un vin blanc du Mâconnais produit par le vigneron bourguignon, Julien Guillot, propriétaire du domaine des Vignes du Maynes. Un vin issu d’une vigne de chardonnay plantée sur un sol d’aragonite, des argiles limoneux et des calcaires très riches en silice. De vieilles vignes situées dans un clos monastique de 45 ares flirtant avec « une forêt magique » me raconte alors Julien. Le millésime 2016 (dégusté ce jour-là) présente une robe dorée scintillante. En bouche, elle s’exprime sur une trame minérale calcaire, fuselée et cristalline. L’ensemble se fond dans un doux nuage aromatique de fruits jaunes et rend le tout « palpitant » et tellement « vivant » ! Ça y est, nous y sommes: le Mâconnais monastique m’a ensorcelé!

Je n’ai donc pas eu de mal à choisir la destination de mes futures vacances! Direction le sud-Bourgogne et cela tombe bien, le domaine des Vignes du Maynes fête les 20 ans de sa conversion en biodynamie, deux mois après ma première rencontre avec Julien Guillot. Allez hop…c’est parti! Direction le nord de Lyon, je passe ensuite la Saône et, de vallée en vallée, sans atteindre la Loire, j’arrive à Cruzille. Une sensation insolite émane de ce lieu. Je me souviens de cette impression. Cette impression de pénétrer un lieu préservé, protégé de la société de consommation, s’y opposant d’une certaine manière, mais en toute sérénité, un village peuplé d’irréductibles en quelque sorte, comme d’irréductibles gaulois résistants encore et toujours à l’envahisseur!

Originaire du sud de l’Ardèche, élevée par des parents profondément méditerranéens, cette terre mâconnaise m’était jusqu’alors complètement inconnue. J’apprends sur place que cette région a hérité d’une riche histoire monastique, notamment grâce aux moines de l’Abbaye de Cluny, située à 25 kilomètres de Cruzille. Centre spirituel hautement réputé, Cluny fut le siège du plus grand ordre monastique médiéval d’Occident. L’Abbaye fut fondée au 10ème siècle. Durant sa période faste, elle pouvait recevoir et héberger jusqu’à 10000 moines…rien que cela! Ces hommes d’église sont les pionniers de la viticulture moderne. En effet, Ils ont dessiné le cadastre vinicole, parcelle après parcelle, construit les murs entourant les clos, observé, appris, écrit, transmis…ils ont été les bâtisseurs de la grande Bourgogne. Le vin était placé au cœur de leur quotidien. C’était leur monnaie d’échange pour marchander en dehors du monastère mais aussi le breuvage servi lors des cérémonies d’accueil et de partage.

C’est donc au cœur de ce vignoble à l’histoire millénaire que le « Clos » des Vignes du Maynes, à travers ses différents propriétaires, s’est inscrit. Pierre et Jeanne Guillot ont acquis le domaine, les vignes et ce Clos en 1952. Ils ont rapidement pris le parti de bannir les apports chimiques et ils ont décidé de cultiver les sols dans le plus grand respect. Avec une certaine conception (avant-gardiste) de l’agriculture biologique, Pierre Guillot refuse les désherbants, les insecticides et l’usage du soufre. Son fils, Alain adopta les mêmes principes quand il prit la suite et il en fut de même pour Julien, le petit-fils de Pierre. Ce dernier rejoint le domaine en 1998 et il décide à son arrivée d’aller encore plus loin dans cette démarche en convertissant progressivement les sept hectares de vignes du domaine familial en biodynamie. Une fois seul aux commandes, Julien choisit de vinifier le plus naturellement possible, sans intrant, à l’exception de petites quantités de soufre quand il le juge nécessaire. Il raconte que le domaine est situé sur un haut point tellurique, un haut lieu vibratoire émanant de la terre, marqué par sa tradition et son histoire. Un lieu où chaque être vivant pourrait bénéficier d’une énergie favorable à sa croissance et son bien-être. Cela aurait il alors une influence sur le vin?

Pour en avoir le cœur net, je commence par arpenter les vignes et vagabonder au cœur de ce fameux clos. Je m’y sens bien et c’est plaisant. Je marche sur le sol argileux maculé de calcaire lissé par le temps… Je découvre à côté cette fameuse forêt, cette forêt magique, la petite « Brocéliande » de Cruzille. Autour d’elle, des murets recouverts de mousse dévoilent les anciens clos. Les arbres aux courbes féminines transmettent une douce énergie. Je me laisse ainsi porter par le « vrai » et le « vibrant » !

Soutenue par ses bonnes ondes, je ne veux plus quitter le Clos. Je prends tout de même la direction du domaine. Sur le chemin du retour, je croise un vol d’essaims d’abeilles, des papillons, des insectes bourdonnants, des lézards fuyants…Dans le ciel, j’observe le vol de rapaces. Ils sont majestueux et me paraissent comme doux et protecteurs. Au milieu de cette scène habillée par la faune et la flore, je me sens gâtée de pouvoir côtoyer autant d’espèces et de diversité! Du « vrai » ! Du « vivant » !

Je finis par redescendre (de mon nuage). J’arrive au domaine en passant par le chai et la cave. Dans la maison familiale, une demeure typiquement mâconnaise, je prends un temps pour échanger avec Julien et son équipe. À travers cet échange, je les sens tous résolument convaincus par leur travail. Depuis plus de vingt ans, grâce à la biodynamie, le domaine vit au rythme des quatre saisons, dans cette logique du respect du « vrai », du « vivant », du « vibrant »! Un véritable travail d’orfèvre car les vignes reçoivent des soins adaptés et spécifiques pour une agriculture extensive. Julien cultive un lien intime et intelligent avec la biodiversité, cet écosystème plus que menacé. « Sans oublier que l’on fait du vin ici depuis 1110 ans » répète le vigneron aussi passionné que passionnant! Des moines aux seigneurs, jusqu’à notre époque contemporaine, Julien, lui, continue de perpétuer la tradition : « Quand il y a une telle histoire, ce terroir-là ne nous appartient pas. Nous devons bien avoir conscience que nous sommes simplement de passage… Nous avons l’humilité de bien faire et de respecter au mieux cette nature qui nous accueille »…Les choses sont dites et je suis séduite!

L’esprit affûté, consciente et motivée, je suis enfin prête pour la dégustation! Le domaine Guillot a programmé une verticale de la cuvée « Aragonite » pour les célébrations autour de ses 20 ans de biodynamie. Hallelujah ! Vous imaginez alors mon excitation, ma joie à l’idée de revivre une seconde fois le coup de foudre et aussi cette éventualité…celle de tomber amoureuse, encore et encore!

Ce jour de mars, sous un doux soleil printanier, dans la cour du domaine, un public de connaisseurs a été convié pour vivre et partager cette page d’histoire: de 2014 à 1985, la lecture de seize millésimes de l’ « Aragonite » du Clos des vignes du Maynes. Les membres du domaine, tous aussi impatients, s’attèlent à déboucher et servir les différentes bouteilles. Dans une ambiance presque monastique, les dégustateurs présents se regroupent en silence. Malgré ce calme, on pouvait sentir une forme d’excitation et d’exaltation grandir. Débute alors le spectacle. Un harmonieux ballet lors duquel chaque personne, verre à la main, répète seize fois les mêmes gestes, seize fois la même danse. Le cérémonial de la dégustation, un cercle minutieusement tracé, tous attentifs et concentrés face à chaque flacon, tous reconnaissants vis à vis de Julien Guillot, le moine du Clos, le généreux, qui nous propose ce moment privilégié autour des archives du domaine. Le bruit des pas rythme la danse. Quelques bribes de paroles chuchotées rompent timidement le silence. Et puis, enfin, l’émulation finit par gagner l’assemblée. Pour ma part, je grume, j’écoute, j’admire, je ressens, tout simplement émue, je vibre.  À chaque millésime, son histoire…À chaque dégustateur, ses sensations.

Un véritable coup de cœur pour le millésime 2010, cette fois! 2010, une vendange plutôt tardive. Les nuits fraîches de septembre alternées aux chaudes journées ont permis de préserver l’acidité naturelle et d’offrir à l’ « Aragonite » un très bel équilibre. J’ai retrouvé cette trame aromatique et cette minéralité. Des qualités qui m’avaient tant plu lors de ma première rencontre avec ce vin. 2010, c’est aussi un fantastique potentiel de garde: à revoir, à reboire!

Une autre année dégustée: 2001 : un très beau vin à l’unanimité ! Quel vin… je suis perplexe! Un vin de 18 ans, qui n’a connu qu’une seule année d’élevage sous bois. Un des premiers vins signé « 100% Julien Guillot » sans assistance paternelle et sans recours oenologique. À l’époque, le « 2001 Aragonite » s’est vu refuser l’agrément AOC Mâcon-villages (Cruzille) par l’inter-profession. Le motif invoqué: un style et un goût « atypique ». Pour les mêmes raisons, le célèbre vigneron du mâconnais, Philippe Valette s’est vu lui aussi refusé l’agrément certaines années. « Et Pourtant », Guillot (comme Valette) peut être fier de sortir un tel vin dans un millésime qualifié d’atypique et cela confirme définitivement ses talents de vinificateur. Le millésime révèle un équilibre certes déroutant mais il s’affirme par sa vivacité, sa pureté, sa verticalité horizontale…que c’est bon, ce vin est « palpitant » !

1995, un millésime de maturité et une très belle surprise, c’est peu dire! Vinifié par Alain, le père de Julien, le vénérable Mâcon-Cruzille décline un registre très tertiaire: les épices orientales (curry), les infusions florales (tilleul), une touche mentholée et puis le miel qui vient souligner une oxydation ménagée. Avec un peu plus d’aération dans le verre, à mon grand étonnement, le vin affirme un brin de jeunesse avec le réveil d’un fruité tout en chair. Une gourmandise pulpeuse, une acidité doucereuse, une minéralité toujours fidèle…Beau et émouvant, la preuve par le temps et l’affirmation du terroir de l’ « Aragonite » !

Au final et les majuscules s’imposent : quels Vins, quels Terroirs, quelle Histoire, quel Vigneron ! Cette verticale: une expérience inoubliable. Les sens en émoi, je vibre de me sentir « vivante » !

Julien Guillot le vigneron charismatique est également un personnage débordant d’énergie. J’ai appris par la suite qu’avant d’être vigneron, Julien, depuis l’âge de 9ans, était comédien de théâtre. Avec sa troupe, à travers la France, il a même joué à guichet fermé pendant douze ans. Le succès, il a ensuite décidé de le cultiver chez lui, dans le mâconnais. Un retour motivé par cet amour inconditionnel de la terre et de la vigne. Agriculteur, paysan, vigneron, créateur, artiste…Julien compile les talents. Ses vins sont autant de spectacles aboutis, et l’homme, humble, continue de répéter qu’il n’est que de passage… Goûtons alors l’ « Aragonite » , comme ses autres vins, et profitons de ce palpitant spectacle, le spectacle du « vrai, du vivant, du vibrant ». 

Marion Bonan

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Marion Bonan est passionnée par le vivant et c’est dans le monde du spectacle qu’elle débute en 2002. Pas à pas, durant 12 ans, elle évoluera dans le domaine culturel, touchant au sensible, à l’esthétique, l’artistique et surtout l’humain. C’est comme médiatrice culturelle au Théâtre National de Chaillot à Paris, durant ses trois dernières années, qu’elle prend conscience que le vin, fidèle passion depuis sa plus tendre enfance ardéchoise, est un véritable monument de la culture française et le média idéal. Elle décide alors de faire se rencontrer Vin et Culture. Pour ce faire, retour en terre languedocienne en 2015 où elle se formera en oenotourisme, en sommellerie et elle passera différents diplômes comme le WSET 3 et Master Level Sud de France entre autres. Objectif: devenir formatrice. Responsable pendant 5 ans de l’Ecole des vins du Languedoc à Montpellier, elle souhaite en priorité démocratiser l’univers du vin. C’est en mettant le sensoriel au cœur de la pédagogie, sensibilité universelle, qu’elle touchera un large public.  Inévitablement, en parallèle, les différents salons des vins l’amènent à la rencontre, à la découverte, à beaucoup d’émotions. Aujourd’hui, elle ressent cette envie irrésistible de voir et arpenter les terroirs, expérimenter les différents accords mets et vins, apprendre et assimiler pour ensuite mieux raconter et transmettre aux amateurs, curieux, érudits… Au final, elle se veut être une créatrice de moments centrés autour du partage et du plaisir avec pour prétexte favori: du jus de raisin sain fermenté, vinifié avec bon sens dont le seul but est de procurer de la joie et des émotions.  

ecoledesvinsdulanguedoc.com

© Crédits photos: Clos des vignes du Maynes & Marion Bonan

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