Itata ou la révélation des terroirs du bout du monde

Itata ou la révélation des terroirs du bout du monde

Chronique #10 des « Monuments Inclassables » rédigée par la sommelière franco-chilienne passionnée et confinée: Francisca Herrera Crisan – Mai 2020

Le Domaine chilien « A los Viñateros Bravos » a sans nul doute et au-delà de la qualité, de l’humilité et de l’émotion qui caractérisent chacun de ses vins, un potentiel extraordinaire dû à la démarche de revalorisation patrimoniale, sociale et culturelle qui lui donne naissance et envergure.

« A los Viñateros Bravos » (Aux Vaillants Vignerons) a été fondé par Leonardo Erazo, vigneron et oenologue pionnier et visionnaire, foncièrement anti-conformiste et humaniste. Vigneron il l’est devenu par choix, non par tradition familiale. Il s’est d’abord formé à l’Université du Chili en tant qu’ingénieur agronome spécialisé dans la viticulture et l’oenologie (NB: oui, au Chili, pour devenir oenologue, il faut d’abord être ingénieur agronome…!). Au début des années 2000, il découvre l’ancienne région viticole de la vallée de l’Itata, située à près de 500 km au sud de la capitale Santiago du Chili. Il tombe instantanément sous le charme de ses verdoyantes collines prononcées et jonchées de vielles vignes tortueuses, vestiges vivants d’une histoire vinicole de plus de quatre siècles. En explorateur chevronné et rêveur pragmatique, il part donc à la découverte des terroirs viticoles du monde pour mieux comprendre et mettre en perspective la richesse des sols et des trésors liquides qui sont issus de cette vallée reléguée aux limbes de la mémoire, au large du Pacifique Sud, regorgeant d’Histoire et de Beauté.

Après une formation approfondie en Afrique du Sud ( à Paarl et Stellenbosch) il enchaîne les vendanges dans le monde entier, alternant entre les deux hémisphères. A tout juste 40 ans, il possède au moins autant de vendanges dans le corps…Le Piemont, la Toscane, la Galice (Rias Baixas), la Castille (vignoble de la région Madrilène), le Rhône, la Loire, la Bourgogne, le Quercy (Cahors), la Moselle allemande, l’Argentine (Mendoza) sont autant de terrains et traditions auscultés soigneusement grâce aux rencontres humaines et aux différentes études géologiques qu’il a entreprises sur place. Et le voilà de retour dans sa vallée enchantée, oubliée, où depuis maintenant plus d’une décennie il travaille aux côtés de sa compagne Zjos et de son ami Justin Decker à la reconnaissance des terroirs chiliens depuis l’Itata à travers de multiples projets dont « A los Viñateros Bravos » semble devenir l’aboutissement.

La tradition viticole pluriséculaire de cette région n’a jamais été interrompue.  De zone très appréciée pour l’élégance de ses vins (du 17ème au 18ème siècle), elle est devenue une zone de deuxième, voire troisième catégorie (19ème et 20ème siècle) étant donné la centralisation de la production autour de Santiago*, la capitale du nouvel Etat indépendant (*: vignobles de Maipo au sud et Casablanca au nord-ouest de la ville). Depuis la fin du siècle dernier, Itata s’est converti en réservoir de raisins pour la grande industrie. Vignobles cultivés par de petits producteurs téméraires, leur indiscutable qualité a été et reste jusqu’à présent injustement négociée au rabais par les grands groupes viticoles du pays, ceci pour alimenter la production de vins bons marchés destinés à l’exportation. En somme, Leo milite depuis près de deux décennies pour la reconnaissance d’une zone dont l’immense potentiel viticole a systématiquement été nié par la soif de rentabilité d’un pays ignorant l’originalité de son histoire, rejetant par là même sa propre identité.

Itata Valley (South Region) © Wine Folly

Tous les ingrédients sont pourtant réunis car la viticulture de l’Itata est principalement en « franc-de-pied » (vignes non greffées). Le Chili est l’un des seuls pays encore préservé de l’insecte ravageur. Le vignoble se caractérise par de nombreuses vignes préphylloxériques plantées en gobelet, sans irrigation (fait rare pour un vignoble du « Nouveau Monde du Vin »), et pratiquement toutes cultivées de manière organique. Les cépages les plus courants ici sont pour la production des vins rouges, le « País » (NB: appelé « Mission » en Californie, planté par les missionaires sur l’ensemble des territoires américains, originaire des îles Canaries où il est connu sous le nom de « Listan Prieto »), le Cinsault, le Carignan et pour l’élaboration des blancs, le Muscat d’Alexandrie, un peu de Sémillon, de Riesling, plantés ça et là. L’Itata étant une ancienne vallée viticole dont la fascinante histoire reste encore à raconter, il est commun d’y redécouvrir des cépages plantés au gré des vagues d’immigration antérieures aux ravages du Phylloxéra dans le reste du monde. 

La démarche de Leo s’imprègne des connaissances des vignerons locaux, souvent âgés et dont le savoir est le résultat d’une transmission par la mémoire orale et l’observation depuis des générations. Pour mieux les préserver, il récupère d’anciens vignobles centenaires (rachats de parcelles, contrats de fermage, achats de raisins), quelques ares de vignes isolées, parfois des superficies plus importantes, le tout n’excédant pas la dizaine d’hectares de vignoble à exploiter pour les associés. À cette échelle qu’on pourrait qualifiée de « bourguignonne », il devient possible pour ce passionné de viticulture et de géologie de rendre hommage à l’intrigante notion de terroir sur le territoire chilien. Ses vins sont d’abord appelés par leur origine « Itata », puis par leur type de sol « Granitique » ou « Volcanique » et enfin, en plus petits caractères est mentionné le nom du cépage si celui-ci a pu être distingué et méritait d’être vinifié seul sans être assemblé…Pas de traitements dans les vignes, les vendanges sont manuelles et la date de récolte doit toujours garantir le parfait équilibre entre maturité phénolique et acidité naturelle (NB: au Chili, l’acidité des vins est systématiquement corrigée en dehors des vins produits dans l’Itata qui ont toujours cette fraîcheur naturelle. Cette dernière est préservée grâce au climat local régulé par la proximité du Pacifique). En cave, les fermentations alcooliques sont le fait des levures indigènes. Les vinifications se réalisent alternativement dans des oeufs de ciment, d’anciennes amphores ou dans des tonneaux de « raulì », une espèce d’arbre natif du Chili qui s’apparente au chêne pour bien des usages, notamment l’élevage des vins depuis l’époque coloniale. Sa démarche est d’autant plus incroyable qu’elle vise à produire des grands vins sur des terroirs méconnus avec des cépages rarement mis en avant sur l’intimidante scène des vins dits « prestigieux ». Leo travaille même à la mise en place d’un système de classement de ses vins (IOC: Indicacion de Origen Colina / IOT: Indicacion de Origen Terraza) qui s’apparenterait à celui des crus français, à mi-chemin entre l’échelle des crus bourguignons et le système choisi dans le Beaujolais. Un classement distinguant une qualité de raisin du niveau « Village », « Premier Cru » et « Grand Cru ». Et c’est du vin qu’il considère comme son Grand Cru dont je souhaiterais parler ici.

Il s’agit du vin « Amigo Piedra » (Ami Pierre), du lieu-dit Tinajacura, situé sur la partie la plus élevée de Guarilihue, l’une des localités les plus encensées aujourd’hui de l’Itata. Ce vin rouge à base de Cinsault sur le millésime 2018, provient de sols granitiques de la partie supérieure de la colline (IOC). La vigueur de ce cépage appelé localement « cargadora » (traduction de « chargée » de par la taille considérable de ses grappes et de ses baies) est naturellement limitée par la pauvreté des sols dans lesquels les racines de la vigne plongent en profondeur pour s’approvisionner en eau. J’ai eu l’immense plaisir et l’honneur de déguster ce vin sur place, en novembre dernier. La robe, brillante est d’un rubis a l’intensité soutenue. Le nez est vif et particulièrement expressif, se concentrant sur des parfums exprimant davantage les épices et la minéralité que le fruité. En bouche, l’attaque est franche, alliant tension et finesse, l’acidité vibrante et à la texture suave et aérienne, découvrant des nuances de saveurs alliant les herbes médicinales, l’eucalyptus, la terre humide, l’encens, la mûre, le poivre noir, la cannelle et le clou de girofle. Sa magnifique persistance en bouche est renforcée par des tanins ciselés par une fraicheur minérale qui semble illuminer le vin et le transcender. Inoubliable et sensoriellement bouleversant.

Un monument inclassable donc…qui nous renvoie non pas à un vestige matériel d’un temps révolu, mais à l’écoulement merveilleux d’un élixir qui nous ramène éternellement aux racines, aux rêves obstinés et à l’avenir de l’identité retrouvée, celle des « Vaillants Vignerons » du bout du monde… 

Francisca Herrera Crisan

FranHerreraCris

Francisca vogue de par ses racines – père chilien et mère roumaine – entre diffèrentes contrées et de par sa nature passionnée et curieuse entre des thématiques aussi variées que fascinantes telles que le vin, les chevaux et la communication des plantes…Possédant les titres de Advanced Sommelier par la Court of Master Sommeliers (première femme à l’obtenir au Chili d’ailleurs) et un diplôme de Master en Histoire de la Sorbonne, elle vit depuis plus d’une décennie au Chili où elle fait ses premières incursions dans le monde du vin. Devenue depuis une fervante ambassadrice des vins qui racontent un Chili profond, sincère et authentique, elle s’attache à les faire connaître notamment au sein du restaurant Porto di Vino, situé en plein quartier du vieux port de Valparaiso, Patrimoine de l’Unesco.


Porto di Vino


© Crédit Photos Francisca Herrera Crisan

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