Soldera: Super « Jardin » Toscan

Soldera: Super « Jardin » Toscan

Chronique #6 des « Monuments Inclassables » rédigée par le sommelier passionné et confiné: Jean-François Lemoine – Avril 2020

« Soldera » : ce vin fut et reste encore aujourd’hui pour moi un véritable fantasme de dégustateur. Un fantasme qui a poussé, un jour, le jeune sommelier que j’étais à dissimuler sa timidité, prendre son téléphone et appeler le domaine pour caler une visite. Quelques semaines plus tard, j’étais sur place en Toscane, avec pour objectif, entre autres, de découvrir l’un des plus inclassables monuments italiens.

14 Mars 2009

Ce matin-là, J’avais quitté Sienne sous un soleil radieux au volant d’une Fiat 500 blanche de location floquée du vert Europcar. Direction le sud de la région et ce rendez-vous tant attendu à Montalcino. « Moteur…ça tourne »: tel un premier rôle tout droit sorti d’un road-movie du cinéma italien, je roulais sur ces routes bordées de cyprès en admirant les oliviers centenaires et en scrutant ces centaines d’hectares de vignes en plein éveil, en ce début de printemps. Malgré ce somptueux décor, très « cliché », je pensais encore et toujours à mon amie Laura que j’avais vue quelques jours plus tôt à Naples. Mes états d’âme et mes maux de cœur se sont volatilisés quand j’ai vu apparaître au loin, perchée sur sa colline, la forteresse de Montalcino. J’y arrivais enfin. Les terres de Soldera, ce grand vin toscan que j’avais dégusté à quelques rares occasions quand je travaillais au restaurant « the Greenhouse », à Londres. Ce vieux millésime en particulier, mémorable, bouleversant de beauté, ses parfums d’évolution rappelant le noyau, le balsamique et la truffe noire, le tout mêlé dans un nez puissant et profond. Sa trame en bouche, longue et voluptueuse, se terminant sur un « concerto » de tanins affinés par des années de cave. Inscrit à jamais dans mon esprit comme une référence majeure de dégustation: le Brunello di Montalcino « Case Basse »  1988 de Gianfranco Soldera.

Une fois arrivé aux portes du domaine, après avoir garé mon petit bolide, je me suis dirigé vers la demeure de famille où m’attendait le sourire de Monica, la fille de Gianfranco Soldera : « Il Fondatore ». Monica m’a alors pris sous son aile et m’a emmené au jardin tout en m’expliquant que cette petite marche gorgée de pollen et de chlorophylle était le préambule de chaque visite au domaine. Un jardin de 2ha, un paradis botanique entretenu depuis toujours par sa mère, Graziella Soldera. Les roses anciennes, les lilas, les herbes aromatiques, les quelques 230 espèces d’animaux et insectes répertoriés, les mares couvertes de nénuphars…un écosystème incroyable pour une propriété vinicole! Tellement incroyable, qu’il est encore aujourd’hui étudié par de nombreuses universités agronomes du pays.

Graziella Soldera
Garden « Beautiful » Party

Né à Trévise en 1937, Gianfranco Soldera a passé son enfance et son adolescence à Milan. Adulte, il se passionne pour les grands vins qu’il côtoie les dimanches, sur la table de famille. Début des années 70, il finit par gagner son indépendance financière. Il se mit alors en tête de racheter un domaine, des vignes et devenir propriétaire-exploitant. La Toscane, parmi les régions visitées lors de sa quête, est la grande favorite. En 1971, il franchit une première étape et acquière une première parcelle de vignes à Montalcino: « Intistieti ». L’année suivante, c’est le coup de foudre, il rachète les 27ha, dont 7ha de bois, de cette ferme abandonnée du même village : la Case Basse. Son rêve de paysan-vigneron commence alors. Très vite, Gianfranco comprend qu’il devra apprendre à évoluer dans un milieu assez hostile. Un milieu conduit par la bourgeoisie locale et les grands domaines historiques de l’appellation. Sans chercher spécialement à se faire une place au sein de ces grandes familles, il décide d’avancer seul avec ses idées et ses convictions de néo-vigneron. Autodidacte, individuel, parfois dur et exigeant envers les autres, il travaille les premières années sans compter les heures et et sans compter sa peine pour aménager le futur domaine de la famille Soldera.

Le premier millésime sort en 1977 mais c’est avec le remarquable millésime 1979 que Gianfranco et Graziella comprennent qu’ils ont fait le bon choix. En effet, en rachetant Case Basse, il ont acquis un terroir exceptionnel. Pour en extraire la quintessence, le couple investit alors massivement. L’ « azienda agricola » devient progressivement un véritable laboratoire d’analyse et de recherche. Des capteurs sont installés dans les vignes pour  relever les données concernant l’activité des micro-organismes. Des chercheurs entreprennent des travaux majeurs sur les pathologies présentes dans un vignoble (Esca…) mais aussi sur le stress hydrique qui touche souvent la vigne dans les climats chauds. Le Verbatim chez Soldera : « La Nature est responsable à Case Basse, la technologie ne peut pas la dépasser ». C’est avec cette même consigne que l’architecte Stefano Lombardi entreprend, quelques années plus tard, la réalisation de la nouvelle cave. Creusée 14 mètres sous terre, au contact de la roche mère sans utilisation de béton, la cave est l’épicentre du domaine, là où toutes les énergies, tous les efforts et l’œuvre du temps fusionnent pour donner naissance à l’un des plus beaux vins toscans. Très vite, la presse spécialisée nationale et internationale, les critiques, l’américain Robert Parker en tête, se pressent au domaine pour tenter de comprendre et approcher le nouveau phénomène toscan.

Monica me donna un verre et nous prîmes la direction de cette même cave. Sur le chemin, Elle me confia que durant les vendanges, son père demandait aux vendangeurs une attention particulière à la qualité des grappes ramassées. Seules, les meilleures grappes étaient choisies et coupées, les autres restaient sur pied. Lors du dernier tri sur table, celles qui étaient écartées, retournaient dans les rangs pour nourrir la terre…car il faut aussi savoir donner sa part à la mère nourricière. Au grès du temps, Gianfranco Soldera a fait le choix de réduire considérablement la superficie plantée de Sangiovese Grosso (cépage natif de Montalcino, clone local du Sangiovese, appelé également Brunello) pour ne garder au final que 10ha de vignes, les meilleurs secteurs à exploiter. À partir de cette surface,  un vigneron peut aisément produire 60000 bouteilles. Les Soldera, eux, produisent en moyenne 15000 bouteilles chaque année. Le Domaine ne produit plus de « Rosso di Montalcino DOC » depuis 1986 (NB: le Rosso est généralement l’entrée de gamme des domaines produisant à Montalcino). La deuxième cuvée « Intistieti » (100% Sangiovese Grosso) n’est plus produite depuis 1992. La production entière a été tournée vers la seule et unique cuvée « Domaine » en appellation « Brunello di Montalcino DOCG », pensée, vinifiée et affinée sous le signe de l’excellence.

Dans la cave, j’ai pu admirer les imposants foudres de chêne slave pouvant contenir jusqu`à 3000 litres de vin en élevage. Quelques barriques traditionnelles, mais utilisées uniquement pour les ouillages. Les élevages durent 48 mois ou plus dans ces grands contenants. « Naturale » depuis toujours! Les vins sont très peu sulfités et embouteillés en direct des foudres, sans pompage, ni filtration. Les bouteilles et magnums reposent enfin plusieurs mois en cave avant leur expédition.  Ce jour-là, j’ai eu la chance de déguster 6 millésimes. Mon verre paraissait tellement petit quand je l’approchais des robinets de ces majestueux foudres.  ‘08, ‘07, ‘06, ’05, ’04, ‘03…Millésime après millésime, un moment privilégié autour de ces vins en cours d’élevage, pas totalement accomplis, mais déjà tellement plein de grandes promesses.

Parce que les belles histoires ne sont pas faites pour durer, cette même cave fut également le décor d’un drame qui bouleversa à jamais la vie du domaine Soldera. Un fait divers inédit, un acte de vandalisme terrible qui fut abondamment relayé par la presse les jours et les semaines suivantes. En cette fin d’année 2012, un ancien employé du domaine, ravagé par ses addictions, pris d’une colère folle et destructrice, s’est introduit dans la cave et a ouvert les robinets des foudres. Une hémorragie, une saignée, la quasi totalité des 6 millésimes qui étaient alors en cours d’élevage (2007 à 2012) a fini ce jour-là dans le caniveau. Seuls 82 litres du millésime 2010 ont survécu. Dévasté, Gianfranco a décidé tout de même de les embouteiller et pour cela il a choisi uniquement des grands formats de 3 à 15 litres. Il les a ensuite confiés à ses importateurs belges (Jeroen Vandesande et Jens Van Vlem de la compagnie Stappato) qui ont eu pour mission d’organiser une enchère. Cette vente a généré un montant record de 124000€ et, à la demande de la famille Soldera, cette somme a été entièrement reversée à une fondation pour la recherche médicale contre le Cancer.

Suite à ce drame, le consortium du Vin de Montalcino a proposé à Gianfranco de lui faire don de raisins lors de la prochaine vendange pour palier les pertes. Vexé, ce dernier a clairement refusé en prétextant que seuls les raisins de Case Basse pouvaient être utilisé pour faire le vin des Soldera. Les relations s’étant sérieusement tendues depuis notamment le « Brunellopoli » en 2008 (voir ici), Gianfranco décide alors de quitter le consortium et d’abandonner l’appellation historique de Montalcino. Par conséquent, les vins du domaine, depuis le millésime 2013, sont mentionnés en indication géographique protégée (IGP). Le 16 février 2019, Gianfranco trouve la mort dans un accident de voiture. De battre son cœur s’est arrêté : l’autopsie révélera qu’il est en fait décédé des suites d’une crise cardiaque.

Gianfranco Soldera (1937-2019)

Ce jour de mars 2009, j’ai quitté le domaine en remerciant chaleureusement Monica et sans avoir pour autant rencontré son père. Ce héros très discret préférait  la compagnie de ses vignes plutôt que les sollicitations extérieures. Une attitude et une façon d’être que l’on remarque souvent chez les grands, les très grands vignerons contemporains. C’est peut-être ça au final, être un « vigneron indépendant » !

Avril 2020

11ans plus tard, il reste dans mes archives ces étiquettes noires marquées par l’emblématique dauphin courbé en « S » illustré par l’artiste Piero Leddi. Le dauphin, animal sacré par Dionysos dans l’ancienne culture grecque. Le « S » de Soldera bien évidemment, mais aussi le « S »  du souvenir, le souvenir inoubliable  de cette visite à Case Basse, entre vignes et jardins, sur les terres d’un jeune lombard qui a vécu pleinement et librement son rêve de fermier toscan.

Jean-François Lemoine

jf.themonk

« Verre gagneur », à l’origine de ce blog et à l’intiative de ces chroniques de passionnés-confinés « Monuments Inclassables », Jean-François Lemoine….(la suite de la bio à lire ici…)

leverregagne.fr

Source: « Betwixt Nature and Passion » Montalcino and Gianfranco Soldera’s Brunello / Angelo Tondini Quarenghi – Édition Veronelli – 2006

© Crédit photos: soldera.it & JFLM

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