Domaine du Bel-Air: Touraine de Bonté

Domaine du Bel-Air: Touraine de Bonté

Chronique #4 des « Monuments Inclassables » rédigée par le chroniqueur-consultant passionné et confiné: Jérôme Gagnez – Avril 2020

Tout a commencé lorsque j’avais une vingtaine d’année. J’étais chez ma grand-mère dans les Vosges avec un oncle fou de vin. J’étais censé réviser des examens mais l’appel du jardin et les descentes à la cave ont été plus forts que la rédaction de fiches d’histoire médiévale et moderne. Cet été-là, je découvris, entre autres, des trésors de la Vallée de la Loire qui avaient patiemment vieillis en cave une vingtaine d’année. C’était le début d’une grande histoire d’amour avec les vins ligérien.

Cette histoire d’amour est devenue, au fil des ans et des dégustations, une passion.

Au début des années 2000 j’avais eu l’occasion de goûter de grands vins qui me rappelaient, chacun avec leurs styles, les premières grandes bouteilles bues avec mon oncle. Du Clos Rougeard (encore accessible à cette époque !) à la cuvée Marginale de Thierry Germain en passant par les vins de Philippe Alliet et Charles Joguet à Chinon, tous ces vins magnifiques ne pouvaient que m’inciter à creuser davantage mon sillon pour parfaire ma connaissance des grands vins rouges ligériens .

Mû par cette passion des vins de Loire je continuai donc mon apprentissage. A cette époque, début 2000, le salon des vins de Loire était un rendez-vous exceptionnel pour goûter presque tout ce qui se faisait de mieux en Loire. Je m’arrête un peu par hasard au stand de Pierre Gauthier pour goûter les vins. Quelle claque ! Le domaine possède un style assez différent des Bourgueil que j’avais eu l’occasion de déguster. Les vins sont puissants, assis sur un structure tannique imposante mais dont le grain est fin. La fraîcheur est bien là, signant l’origine ligérienne. L’intensité aromatique est extraordinaire. Le summum est atteint avec la cuvée « Grand Mont », grand terroir de Bourgueil. Cette première dégustation avec Pierre est gravée dans ma mémoire car, d’une part, je découvre ce jour-là l’énorme potentiel de l’appellation et d’autre part je rencontre un vigneron formidable. Ce premier contact me donne envie d’en savoir plus, de mieux connaître le bonhomme et le domaine. Quelques années passent et, toujours au salon des vins de Loire, Pierre m’annonce qu’il a une nouveauté à me faire goûter et me sert le « Clos Nouveau 2007 ». Nous sommes en 2011.

Deuxième claque ! Et quelle claque !

Ce que je goûte à ce moment-là me sidère. A la puissance de la cuvée « Grand Mont », s’ajoute ici une finesse et une élégance qui propulsent le vin au firmament de la production ligérienne. Je me rappelle très bien avoir dit à Pierre que le vin me faisait furieusement penser à un « Bourg » du clos Rougeard. Voilà quelques années que je n’ai pas regoûté ce millésime mais je l’ai bien en mémoire tant il m’a marqué. Le raffinement de texture, la finesse de grain des tanins, l’intensité des arômes, la justesse de l’élevage (24 mois quand même !), tous les attributs du grand vin sont réunis. Alors, évidemment, la question est :

D’où vient ce vin ?

L’histoire vaut d’être racontée :

Le Clos Nouveau est une parcelle dont l’histoire remonte bien avant la révolution, à l’époque du Château de Benais, commune sur le finage de laquelle se trouve le clos. Le château appartenait aux descendants de Joachim du Bellay. Ce clos en était en quelque sorte la « réserve », une terre bénie des Dieux sur laquelle étaient plantés un potager, un verger et une vigne. Les fruits de cette terre étaient destinés à l’usage des seigneurs du château de Benais. De tous temps, ce clos était considéré comme l’une des plus belles parcelles de Benais. On peut dire aujourd’hui, sans se tromper, que c’est certainement l’un des plus beaux terroirs de Bourgueil.

Lorsque Pierre a appris que le Clos Nouveau était à vendre aux enchères, il n’a pas laissé passer l’occasion d’acquérir cette parcelle exceptionnelle. Ce fut bien plus ardu qu’il ne l’imaginait ! Une première séance d’enchères à la bougie eut lieu dont il sortit victorieux, le titre de propriété en poche. Seulement la loi dispose qu’une enchère supplémentaire peut être déposée au tribunal dans un délai de 10 jours. Une semaine passe et Pierre reçoit un courrier l’informant qu’un nouvel enchérisseur s’est fait connaître qui renchérit de 10% sur le prix de la vente. Quelques semaines plus tard, Pierre et son concurrent, une grande famille vigneronne de Bourgueil, se retrouvent à nouveau au tribunal pour ce qui pourrait s’appeler la finale. Après une bataille homérique, Pierre enlève le morceau et devient définitivement propriétaire de ce joyau. Il voulait absolument ce trésor, conscient de son énorme potentiel. Il a tenu. Il sort vidé et épuisé de cette confrontation mais heureux du résultat.

(Re)Faire le Mur…du Clos Nouveau

Pourquoi un tel acharnement ?

Pierre me l’explique :

1,2 hectares ceints de murs, un sous-sol exceptionnel de tuffeau recouvert par un sol d’argiles légères mêlées de silice sur une épaisseur de 20 cm, un drainage parfait, des conditions de maturation des raisins idéales, que demander de plus ?

Le « Bourg » vu du « Clos« 

Je suis bien évidemment venu au domaine pour voir ce clos dont Pierre m’avait tant parlé. Ce fut l’occasion d’un peu mieux connaître ce vigneron que j’admire. Je ne suis pas un intime de Pierre mais je crois pouvoir en dresser le portrait suivant :

Paysan au sens le plus noble du terme, Pierre est un homme discret, taiseux, dont le caractère, c’est le moins que l’on puisse dire, ne le pousse pas à se mettre en avant. Il faut aller à sa rencontre, prendre son temps pour faire sa connaissance. Ayant pris la suite de son père dans un domaine dont l’activité viticole fut créée au sortir de la crise du phylloxéra, Pierre fait du vin comme tant d’autres dans les années 80 dans la Loire. Le tournant intervient en 1995 avec la rencontre de deux hommes : Denis Duveau et Philippe Noyer. Le premier est à l’époque propriétaire du domaine des Roches Neuves à Saumur, le second est marchand de vin, fou des vins de Loire et certainement l’un des hérauts les plus zélés sur ce thème là. Ces deux-là vont contribuer à faire évoluer le domaine dont la conversion vers l’agriculture biologique s’opère à l’orée des années 2000.

Catherine & Pierre Gauthier

Depuis quelques années, Rodolphe et Sophie, les enfants de Pierre, s’investissent dans le domaine. L’arrivée de Rodolphe au coté de son père s’est ressentie dans le style des vins avec un peu plus de souplesse et de digestibilité. Quant à Sophie, elle assure la partie administrative avec une patience d’ange, je suis bien placé pour le dire pour en avoir largement bénéficié !

Clos Nouveau: Neige blanche, ciel bleu

Je suis les vins de Pierre et Rodolphe depuis une bonne quinzaine d’année, la progression est constante. Les grands vins de garde, « Clos Nouveau » et « Grand Mont » se révèlent avec le temps, en témoigne ces « Grand Mont 2003 » dont la fraicheur et le velouté en remontreraient à bien des cuvées dont l’assemblage contient aussi du cabernet franc. Vous aurez compris vers où se porte mon regard.

Les autres cuvées dont la bien nommée « Jour de Soif », sont, chaque année, plus digestes et portent toujours leur joli fruité en bandoulière.

Ce domaine est assurément digne d’une visite approfondie. La gentillesse et la simplicité de l’accueil, le très haut niveau des vins sont autant de raisons de faire le voyage.

Inclassable…

…le Clos Nouveau l’est sans hésitation. Son style, sa puissance, son raffinement, s’ils font honneur à l’appellation ne le placent pas moins en dehors des sentiers battus et surprendront plus d’un dégustateur averti.

Jérôme Gagnez

@jeromegagnez


Pure souche parisienne, Jérôme Gagnez a commencé à s’intéresser au vin vers 18 ans grâce à un de ses oncles. Ce dernier avait participé à l’ « Académie du Vin » de Steven Spurrier dès le début de sa création, fin des années 70. Il y avait acquis une certaine connaissance du vin et de la dégustation qu’il a ensuite transmise à son neveu. Jérôme Gagnez a commencé dans l’événementiel oenologique en 2000 et il a créé son entreprise « Vers Le Vin » en 2004. Son objectif à toujours été d’apprendre le plus possible et de transmettre à ses clients sa passion sans oublier de leur faire découvrir des vins issus de régions moins connues que la Bourgogne et le Bordelais: « J’ai toujours pensé que ma vraie valeur ajoutée était d’emmener mes clients hors des appellations vers lesquelles tout le monde se tourne naturellement ». Au fur et à mesure des années, il a constitué une cave de vieillissement pour pouvoir proposer régulièrement à ses clients de grandes cuvées sur des millésimes de maturité. Au gré des salons, ses rencontres avec les vignerons, les cavistes, certains agents lui ont beaucoup apporté. Le journaliste François-Régis Gaudry lui a permis de réaliser un rêve, faire de la radio (« On va déguster » sur France-Inter) : « C’est pour moi un prolongement naturel des dégustations que j’anime pour mes clients depuis plus de 15 ans ». Depuis quelques numéros, il anime la page Vin du magazine culinaire Thuriès. Jérôme Gagnez se qualifie d’autodidacte: « Ce j’ai appris (il y en a encore tant à apprendre !) je l’ai appris en lisant beaucoup et bien sûr au contact des anciens et des moins anciens que j’ai eu la chance de croiser ». 

Vers Le Vin : Événementiel, Conseil, Constitution de Cave

Tél. : +33 1 45 27 48 32

verslevin.com

© Crédit photos: domainedubelair-bourgueil.fr

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