Le Clos de Sarcone, un vin de « garrache »

Le Clos de Sarcone, un vin de « garrache »

Chronique #1 des « Monuments Inclassables » rédigée par le sommelier passionné et confiné: Gaël Saunié – Avril 2020

Printemps 2015. Sartène, Corse.

Fraîchement arrivé au Domaine de Murtoli, on me confie pour mission de gérer le picrate des trois restaurants et de satisfaire les gosiers des pinzuti de luxe, je mesure jour après jour l’ampleur de la tâche qui m’intéresse le plus : refondre l’ensemble de la sélection en donnant le rôle principal aux vins de l’île. Je pars de loin : pas de carte des vins, pas de gestion ni d’inventaire, et un nombre inconnu de quilles éparpillées dans des endroits plus ou moins secrets, aux quatre coins des 2.500 ha de l’hôtel.

Un fantasme de chasse au trésor pour sommelier !

« Compter le vin » – L’inventaire à Murtoli

Je décide de centraliser toutes les bouteilles dans l’énorme cave de la « Ferme », magnifique nouveau restaurant, dont l’aménagement se finalise. Plus simple pour compter, créer un système de gestion et définir les trois cartes des vins le plus rapidement possible. D’ici fin mai, il faudra avoir bouclé tout ça, puis effectué et reçu les commandes de réassort et de nouveautés… On va oublier les jours de repos pour quelques temps ! Me voilà donc trimbalant du pinard sur les chemins de terre du domaine avec ma vieille bagnole de fonction. Je porte, je compte, j’inventorie, je fais des recherches si besoin. Mes connaissances du vignoble corse se limitent alors à ce que doit savoir un sommelier, ni plus, ni moins. Certaines étiquettes sont déjà inscrites dans ma mémoire gustative, d’autres sont éclairées par mes recherches, mais quelques unes restent farouchement obscures. Celles appartenant à cette dernière catégorie sont soigneusement mises de côté pour que je les déguste. Faut bien se dévouer, c’est pour ça qu’on me paye. Beaucoup sont daubées. Sauf qu’un jour, une me fait tomber de ma chaise !

Je viens rencontrer le Clos de Sarcone…

…et de me prendre en pleine tronche son blanc 2009 ! Le souvenir de cette dégustation reste encore aujourd’hui éclatant de précision. C’est doré et brillant. Les arômes sont complexes et inspirants : du beurre, des fruits exotiques, de la noisette et de l’amande, des fleurs blanches, un poil de pétrolé… tout ça ! En bouche, ça commence suave et gras, et ça devient immédiatement frais et minéral. Et puis, qu’est-ce que c’est long…Mais bordel ! A l’aveugle, je navigue entre un puligny mélangé à un grand riesling sur granite et assaisonné du roi chenin sur schiste ! A force de regoûter pour être bien sûr, et me remettre d’aplomb, la bouteille ne peut plus être partagée. Tant pis pour les autres, privilège du métier.

Alors qu’est-ce que je sais à ce moment là : c’est l’appellation Corse-Figari, c’est du vermentinu, c’est Jean Feracci, et ça vient de Poggiale. Juste à côté de là où j’habite. Dans la foulée, j’appelle le domaine et je prends rendez-vous pour le lundi suivant, 19h.

Quand je débarque chez Jean, je me rends vite compte que ce n’est pas vraiment un domaine, mais juste sa baraque! Il me charge aussitôt dans sa tire et on file aux vignes. Bon, à la vigne et à l’herbe, en réalité. Quel capharnaüm ! Les inter-rangs sont larges, secs et poussiéreux, décomposition granitique oblige. Les vignes sont conduites en gobelet et rivalisent de hauteur avec l’herbe. On est en mai, rien d’anormal. Mais en y passant devant pour aller au boulot, je me rendrai compte que ça ne changera pas de l’été… Une sacrée compétition végétale !

Le domaine compte 5 ha récupérés du grand-père à la fin des années 80 et répartis en 2 parcelles, l’Arghjale et le Clos de Sarcone. Pas de bio, mais 2 ou 3 traitements annuels suivant les épisodes fongiques. En sortent 13.000 bouteilles dans les bonnes années (soit à peine 20 hl/ha…), vinifiées chez Jean-Baptiste Grimaldi, et parfois chez Yves Canarelli. Jean a commencé la construction de sa cave des années auparavant au pied du Clos… il dit qu’il arrivera bien à la finir un jour ou l’autre ! Après vinif’, les vins sont rapatriés chez Jean, dans son garage, pour y être élevés en pièces pendant un an. Un blanc, un rouge par millésime, et basta ! Du soufre à la vendange, après malo et à la mise. Un peu trop à mon goût, il faudra quand même attendre quelques années avant de déboucher.

Des vignes à l’arrache ? Les tonneaux dans le garage ? Jean a inventé le « vin de garrache » !

Il est un peu plus de 20h quand on passe à la dégustation! On attaque tous les fûts, on débouche quelques millésimes, un des figatelli du plafond est dépendu. On cause vin, vie personnelle, philosophie, aspiration, et à un moment, on oublie de recracher. L’ivresse apportée par le vermentinu, le niellucciu et le sciaccarellu, délie les esprits. Jean se révèle poète, humaniste, profondément optimiste pour ses enfants, amoureux. On en vient même à avoir les larmes aux yeux en parlant de la Corse ! Quand je relève la tête et me décide à partir, il est 2h du matin.

Je vais m’amuser avec ses vins pendant toute la saison. Sans les mettre à la carte. Je serai seul à choisir qui les goûtera, et à l’aveugle uniquement ! Ce qui donnera lieu à quelques grands moments pour le prestige des vins insulaires. Comme ce jour où Michel Bettane, fin connaisseur sans aucun doute, était persuadé de boire un Grand Cru Schlossberg du superbe domaine Albert Mann. Un riesling sur granite ? Tiens donc !

Je reste, encore aujourd’hui, sonné par les vins et par la personnalité grandiose de ce doux rêveur. Quand on m’a dit plus tard que ce domaine était légendaire, j’ai tout de suite compris pourquoi : rare et authentique, convivial et fier, une simplicité généreuse entremêlée dans une complexité inouïe… un peu comme la Corse, en fait.

Printemps 2020. Vaux-Saules, Bourgogne

Je termine ces lignes en même temps qu’un 2014 blanc, que m’a offert Jean Ferracci quand j’ai quitté l’île. Six ans d’évolution, comme ce fameux 2009, et toujours la même émotion…

Gaël Saunié

@sommelier_passeur

Enfant de la Bourgogne, terrien convaincu et militant, Gaël est un sommelier au profil et au parcours atypique. Qualifié en agronomie, économie géographique et titulaire du brevet professionnel caviste-sommelier, il a travaillé notamment comme chef-sommelier dans les restaurants du Domaine de Murtoli (Sartène – 20), du luxueux Jiva Hill Resort (Crozet – 01) et plus récemment au restaurant Prairial (Lyon 1er).

Entretien avec Gaël Saunié: « Le Sommelier Insoumis » – Juillet 2017, à lire ici

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