VERRETICALE 2018 – #3: « Gamay, c’est mon produit de beauté »

VERRETICALE 2018 – #3: « Gamay, c’est mon produit de beauté »

Jour 3
Nous roulons en direction de Villié-Morgon avec une ponctualité presque étonnante. Il faut l'avouer, le coeur de l'hiver n'est pas la saison la plus sexy pour visiter un vignoble. Les vignes en gobelet tapissent les paysages comme autant de pixels sur un mauvais shoot en JPEG. On peut également apercevoir les fumerolles allumés par les valeureux tailleurs. Villié-Morgon, c'est un nom évocateur pour l'amateur de vin. On pense évidemment à la genèse des premiers vins natures dans le Beaujolais. En effet, on se souvient du regretté Marcel Lapierre qui, grâce à son implication et à la mise en avant de son travail, a porté toute une génération de vignerons. On pense un peu moins souvent à la famille Chanudet du Domaine Chamonard qui, elle aussi, a posé les bases d'une viticulture plus durable dans les années 80. Les vins produits par Joseph Chanudet à cette époque sont des modèles qui ont inspiré son fils évidemment mais aussi les Lapierre, Foillard, Lapalu, Métras et autres...Souvenir ému du jeune sommelier que j'étais quand, en 2003, Franck Thomas  (Meilleur Sommelier de France, d'Europe et MOF 2000...je me permet d'ajouter à ses titres: Meilleur Sommelier dans l'attitude, le respect et le sourire blagueur) pour qui je travaillais, m'apporta quelques bouteilles d'un Morgon 1985 à recommander aux clients avertis. Ce jour-là, avec mes doigts de jeune apprenti, je touchais de l'or sans vraiment le savoir. Le précieux nectar ne se priva pas de me le rappeler après avoir ouvert la première bouteille du lot. Cette madeleine, je l'ai longtemps gardée avec moi sans avoir pris le temps de venir me recueillir sur son lieu de naissance, les terres dorées du Beaujolais.

Nous garons la voiture dans la court de la belle demeure. Il est exactement 10h30 et le GPS n'aura pas réussi à nous perdre. Nous pointons de suite le bout de nos nez dans la cave où il y avait quelques palettes du millésime 2016 en attente d'habillage en prévision du long voyage à venir. Jean Foillard arriva d'un pas décidé, il nous adressa à tous une solide poignée de main et nous invita ensuite à rejoindre la salle de dégustation. Comme de bons élèves, nous avons pris place à table dans cette belle pièce boisée à l'esprit campagnard. À cet instant, nous ne savions pas vraiment quel était l'humeur du jour du vigneron. Il avait été très succinct lors de nos échanges par mail pour caler la visite et nous pensions, pour dire vrai, que ça allait être expéditif. Il revint alors avec quelques bouteilles et les posa sur la table.  "Corcelette" et "Côte de Py" 2006 suivis d'un Fleurie 2015...à faire rêver plus d'un bourgeois-bohême du  Xème parisien. Très vite, l'atmosphère se détenda. Jean Foillard n'est vraiment pas  avare en parole et il nous régala d'anectodes et de  jolies contines de la région. Nous buvions alors ses paroles en même temps que nos verres et alimentions à notre tour le sympathique échange. Les 2016 sont déjà au top. On retrouve les marqueurs de Morgon dans ses vins avec un fruité fin et élégant maquillé d'une note un peu viandée qui vient donner de la profondeur au bouquet. En bouche, c'est de la soie, pourvu qu'on ne quitte pas cette route! Le Fleurie 2015, lui, offre un profil plus mûr et plus dense, rappel évident de la chaude saison qu'a connu la région cette année-là. Agnès et Jean Foillard ont deux fils. L'aîné, Alex, 25ans, a vinifié en 2016 sa première cuvée issue  de 2ha de Gamay situés sur l'appellation voisine de Brouilly. On a eu la chance d'y goûter et c'est très prometteur. Les chiens ne font pas des chats et le jeune homme a déjà bien retenu les leçons transmises par son père* (*: visiblement, il avait plutôt intérêt: on marche droit chez les Foillard). Si il y a une cuvée ultime à découvrir à cette adresse, c'est bien la "3,14" issue des meilleurs grappes vendangées sur la côte de Py, point culminant de Morgon. Son absence était visiblement sur nos lèvres et son généreux auteur nous en apporta une bouteille. La belle n'était pas encore étiquetée, seulement marquée au feutre blanc. Quel monument en devenir ce "3,14 - 2016" et il est venu conclure de la meilleure des manières cette rencontre qui nous aura captivée. Il était presque 13h, les  délicieux parfums qui sortaient de la cuisine d'Agnès nous rappelèrent que nous n'étions pas chez nous et que la famille Foillard allait passer à table. Jean nous laissa en cadeau les bouteilles entamées pour notre debrief' de début de soirée...Il n'y a pas à dire: Au pays de la roche pourrie (typique de Morgon), les gens sont vraiment "sain'pas"!

  

Nous avions une heure pour manger et un lundi midi dans les campagnes françaises, beaucoup d'auberges sont fermées. Une porte s'ouvrit finalement à nous près de Quincié en Beaujolais. Comment résumer brièvement ce déjeuner? Un suicide culinaire, un récital sourcé au Promocash du coin, un pénible calvaire en 5 actes et 21€. Vite, vite...un café et l'addition !!!

Avec la ponctualité remarquable qui ne nous lâchait plus en ce jour, nous arrivions à 14h30 à Odenas, chez Claude Geoffray, propriétaire  du Château Thivin, au coeur du vignoble de brouilly et de Côte de Brouilly. Nous sommes ici sur les pentes du Mont éponyme et ce terrain se prête à l'exploration. Monsieur Geoffray est un excellent hôte, courtois et appliqué. Il nous invita à monter dans son petit crossover pour aller voir les vignes. Le Château Thivin fait parti de ces nobles institutions du Beaujolais, propriété de la famille depuis 5 générations. Les plus grands sont passés ici: Curnonsky, Colette, Bettane, de Villaine, Kermit Lynch...C'est un domaine traditionnel où la surenchère de technologie n'est pas la bienvenue. Les caves voutées, les vieux foudres, cela sent bon la terre humide des vieux et beaux celliers. La bâtisse a été construite au XIVème siècle et le fils de Monsieur Geoffray, qui reprend peu à peu les rênes, envisage de bâtir une extension pour stocker les vins embouteillés avant expédition. Direction la maison de famille pour déguster les vins. La gamme Thivin est large, on y trouve du Beaujolais blanc (100% chardonnay), du Beaujolais-Villages, un peu de rosé (principalement pour le marché américain) et différentes cuvées sur Brouilly et Côte de Brouilly. Sur cette dernière appellation, posée sur les pierres bleues du Mont Brouilly, père et fils proposent 4 étiquettes issues de différents terroirs: le Clos Bertrand, les Griottes, Godefroy et La Chapelle. De ces lots, ils composent également une cuvée "à l'ancienne", élevée en barrique bourguignonne,  baptisée "Zaccharie", fondateur du domaine. Nous avons dégusté les 2016, plaisants et charnus. Claude Geoffray nous ouvra par la suite, un Brouilly "Reverdon" 1996 et un Côte de Brouilly 2000. Le premier présenta un très joli nez, subtil et infusé, en bouche, le vénérable gamay était logiquement un peu éteint. Le côte de Brouilly 2000, lui, présenta un joli profil plein de finesse malgré des tanins un peu rugueux que les années à venir ne pourront plus polir. Après une tranche de brioche "Maison" en guise de goûter, nous sommes retournés en cave pour déguster le millésime en cours, 2017 qui sera mis en bouteille, pour la plupart des cuvées, fin août. Ces vins présentent plus de densité et de structure que les '16. L'arrière saison de la dernière récolte a offert de très belles maturités, les vins sont marqués par les notes de cerise noire, les tanins sont viriles et sauront dompter l'épreuve du temps: du grand et beau travail! Chez les Geoffray, on reçoit comme on fait du vin, c'est à dire: "merveilleusement bien". Il était bientôt 18h, nous quittions alors Thivin, enrichis de tout ce savoir que le "gentleman-vigneron" nous avait généreusement transmis.



Le Beaujolais continue sa mue grâce au travail bénéfique de vignerons passionnés comme Jean Foillard et Claude Geoffray. La baisse majeure des ventes de "Nouveau" et le déclin progressive de la production de masse au profit d'un modèle plus artisan font que la superficie du vignoble s'égraine. Il faut penser qu'au final le vignoble trouvera un jour son poids de forme. Il reste de très beaux terroirs à conquérir, notamment près de Juliénas. Quand dans certaines régions, il faut avoir le passeport local pour acheter de la vigne, il semble que les gens du Beaujolais sont beaucoup plus accueillants car ils encouragent l'arrivée de nouveaux venus tentés par cet eldorado. Conséquence directe, depuis plusieurs années, on voit une multitude de jeunes vignerons inspirés poser leurs cuves dans la région. En Bourgogne, dans le Rhône septentrional  et ailleurs, les terres vinicoles sont devenus inaccessibles ou presque. Il est finalement bon de savoir qu'en 2018,en France, il reste encore quelques carrés de vignes à réenchanter pour des braves qui partent de rien avec l'envie de tout faire.

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